Les images ont choqué, divisé, parfois indigné. Après l’incendie meurtrier du bar Le Constellation à Crans-Montana, une partie de l’opinion publique s’est focalisée sur le comportement de jeunes présents sur place, accusés d’avoir filmé plutôt que réagi.

Mais derrière ces réactions jugées déroutantes se cache un mécanisme psychologique bien connu, loin des caricatures générationnelles. Dans les heures suivant l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, les réseaux sociaux se sont embrasés. Les images diffusées montrent des jeunes continuant à chanter ou à danser alors que le feu progresse rapidement au plafond, tandis que d’autres filment la scène avec leur smartphone. Pour beaucoup, ces vidéos sont devenues le symbole d’une génération accusée d’indifférence, préférant capter des images plutôt que mesurer le danger imminent.
Une lecture morale et générationnelle contestée
Très vite, les commentaires se sont durcis. Certains ont dénoncé une jeunesse « scotchée à son écran », incapable de réagir face à l’urgence. D’autres ont affirmé qu’ils auraient, à leur place, fui immédiatement ou tenté d’éteindre les flammes. Cette grille de lecture morale, largement partagée, repose toutefois sur une interprétation simpliste, qui ignore les mécanismes cognitifs à l’œuvre dans les situations de danger extrême.
Le « biais de normalité », un réflexe humain

Cinq jours après le drame, qui a coûté la vie à 40 personnes et fait 116 blessés, une autre analyse a émergé. La psychothérapeute Anissa Ali évoque le « biais de normalité », un phénomène bien documenté en psychologie. Il s’agit d’un réflexe qui pousse le cerveau à interpréter un signal inquiétant comme quelque chose de déjà connu, donc non dangereux, tant que la menace n’est pas clairement identifiée.
Quand le cerveau minimise le danger
Face à un feu naissant, encore ambigu, les personnes présentes ont pu se convaincre qu’il s’agissait d’un incident passager. Non par bêtise ou inconscience, mais parce que le cerveau humain cherche avant tout la continuité, explique la spécialiste. Autrement dit, il tente de préserver un sentiment de normalité, quitte à sous-estimer des signaux pourtant alarmants.
L’effet trompeur du contexte festif
Les recherches sur les incendies montrent que le danger ne réside pas uniquement dans la panique, mais souvent dans ce laps de temps précédant l’action. Ce moment où l’on observe, où l’on hésite, où l’on cherche une confirmation claire avant de bouger. Ce « temps de pré-mouvement » peut s’avérer fatal, surtout dans un environnement festif, saturé de musique, de rires et de lumières, où l’anormal peut facilement être confondu avec un simple désagrément.
L’influence décisive du comportement des autres
Un autre facteur clé réside dans l’effet de groupe. Selon Anissa Ali, nous évaluons la gravité d’une situation à travers les réactions de ceux qui nous entourent. Si les autres continuent à rire, filmer ou rester assis, la scène se normalise. Dans le bar, le comportement de certains a ainsi pu renforcer l’illusion que la situation restait sous contrôle, alors même que le danger augmentait.

Un mécanisme étudié dans les pires catastrophes
Ce phénomène a été largement analysé par la journaliste Amanda Ripley dans son ouvrage The Unthinkable. Elle y décrit comment, face à une menace extrême, le cerveau peut ignorer ou retarder la prise en compte des signaux les plus évidents. Sous stress, le traitement de l’information ralentit, précisément au moment où une réaction rapide est vitale.
Leçons tirées du 11 septembre
Amanda Ripley s’appuie notamment sur des études menées par le National Institute of Standards and Technology après les attentats du 11 septembre 2001. Au World Trade Center, certains survivants ont fui immédiatement, mais d’autres ont pris le temps d’éteindre leur ordinateur avant d’évacuer. Un comportement déroutant, mais profondément humain, qui n’avait rien à voir avec l’âge, la technologie ou l’inconscience.










