Alors qu’elle s’apprêtait à gravir un nouvel échelon dans l’ordre de la Légion d’honneur, Carla Bruni-Sarkozy a vu sa promotion être discrètement ajournée.
En cause : sa mise en examen dans l’affaire des financements libyens. Une décision qui, au-delà du symbole, révèle les lignes rouges que la République tente de préserver autour de ses plus hautes distinctions.
D’après les révélations de Mediapart, Carla Bruni-Sarkozy devait être promue officier de la Légion d’honneur, seize ans après avoir été nommée chevalier, en 2009. Son dossier avait été validé au ministère de la Culture, aujourd’hui dirigé par Rachida Dati, dans le cadre d’une vague de promotions honorifiques à venir.
Mais à la dernière minute, la grande chancellerie de l’ordre a bloqué le processus, invoquant la mise en examen de l’ex-première dame dans le cadre de l’affaire des financements libyens présumés de la campagne présidentielle de 2007. Le nom de Carla Bruni, selon les sources du média d’investigation, a été rayé discrètement avant publication, sans que l’intéressée n’en ait été informée.
Une « étonnée » mise à l’écart
Contactée par Mediapart, Carla Bruni-Sarkozy s’est dite « étonnée », précisant qu’elle n’avait jamais été officiellement informée de cette future distinction, comme cela se fait souvent avant les publications officielles au Journal Officiel. Pour elle, cette décision soudaine reste incompréhensible, d’autant que son dossier semblait complet et conforme aux critères d’éligibilité.
La chanteuse n’est pas la seule à avoir connu un tel revirement : Luc Besson, pressenti lui aussi pour une décoration, a été écarté dans les mêmes conditions en raison des accusations de violences sexuelles dont il fait l’objet. Bien qu’il n’ait pas été condamné, la grande chancellerie a jugé plus prudent d’ajourner sa nomination, dans un souci de préserver l’intégrité symbolique de l’ordre.
L’honneur, un symbole scruté à la loupe
Du côté des institutions, le silence est de mise. Sollicitée, la grande chancellerie de la Légion d’honneur s’est refusée à tout commentaire, invoquant la confidentialité des délibérations du conseil de l’ordre. Toutefois, elle rappelle que les ajournements de candidatures ne sont pas rares : ils concernent entre 10 et 15 % des dossiers examinés chaque année.
Ces blocages peuvent être motivés par des critères purement réglementaires (ancienneté, mérite, casier judiciaire), ou par des considérations plus sensibles, liées à l’image publique et à l’actualité du récipiendaire. L’objectif : protéger l’honorabilité de l’institution et éviter que la distinction ne soit remise en question.
L’affaire Sarkozy, une ombre persistante
Cette mise à l’écart de Carla Bruni-Sarkozy s’inscrit dans un contexte judiciaire déjà lourd pour la famille Sarkozy. Le 15 juin dernier, Nicolas Sarkozy a officiellement été exclu de l’ordre de la Légion d’honneur, après sa condamnation définitive à un an de prison ferme dans l’affaire dite « Bismuth », pour corruption et trafic d’influence.
Conformément au code de la Légion d’honneur, une condamnation d’au moins un an de prison entraîne automatiquement la radiation, quel que soit le mérite ou l’ancienneté du récipiendaire. L’exclusion de l’ancien président de la République a marqué un tournant symbolique, rarement appliqué à un chef d’État sous la Ve République.
Un choix éminemment politique
Si l’affaire touche officiellement à des critères juridiques, elle n’en demeure pas moins politique. Dans une époque où l’opinion publique est particulièrement sensible aux privilèges supposés de l’élite, l’attribution d’une distinction nationale à une personnalité mise en examen, même non condamnée, risquerait de déclencher une controverse publique.
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement un ruban rouge, mais la crédibilité d’un ordre censé incarner l’exemplarité républicaine. En refusant cette promotion, la grande chancellerie trace une limite claire entre reconnaissance institutionnelle et respect de l’intégrité publique.
Un dossier mis en pause… mais pas enterré
Rien n’exclut, cependant, que Carla Bruni puisse être décorée dans les années à venir, si les poursuites judiciaires aboutissent à une relaxe ou si les charges venaient à être levées. La décision actuelle n’est pas une radiation, mais un ajournement — un « gel » temporaire, en quelque sorte.
Mais cette affaire montre une fois de plus à quel point le prestige des distinctions honorifiques reste un terrain miné, entre mérite culturel, exposition médiatique et soupçons judiciaires.