À l’approche des échéances électorales, la question des allocations familiales ressurgit dans le débat public.

Après Marine Le Pen durant la dernière présidentielle, Jordan Bardella remet sur la table l’idée de réserver certaines prestations aux seuls Français. Une proposition politiquement clivante, mais juridiquement semée d’obstacles majeurs.
Lors de la campagne présidentielle du printemps dernier, interrogée par Gilles Bouleau sur le plateau du journal de 20 heures de TF1, Marine Le Pen avait défendu l’idée de réserver certaines prestations sociales, notamment les allocations familiales, aux seuls citoyens français.
Aujourd’hui, c’est Jordan Bardella, président du Rassemblement national, qui remet cette proposition au centre du débat. L’objectif affiché : recentrer la solidarité nationale sur les nationaux, dans une logique assumée de priorité citoyenne. Mais derrière l’affirmation politique, la solidité juridique du projet interroge.
La branche famille, pilier de la Sécurité sociale
Créée en 1945, la branche « famille » constitue l’un des fondements de la Sécurité sociale. Elle gère les allocations familiales et s’inscrit parmi les six grandes branches du système : maladie, accidents du travail, retraite, autonomie et recouvrement des cotisations (URSSAF).
Son financement repose principalement sur les cotisations patronales, qui représentent plus de la moitié des ressources, complétées par la Contribution sociale généralisée (CSG) et divers impôts. Il s’agit donc d’un mécanisme largement contributif, alimenté par le travail et l’activité économique, indépendamment de la nationalité des cotisants.
Contributif ou non contributif : une distinction essentielle
Pour analyser la constitutionnalité de la proposition, il convient de distinguer les prestations dites « contributives » des prestations « non contributives ». Les premières, comme les allocations familiales, sont versées en contrepartie d’une cotisation préalable.

Dans ce cas, exclure certains cotisants du bénéfice d’un dispositif qu’ils financent soulève un problème manifeste d’égalité. Contraindre des travailleurs étrangers à participer au financement d’un système dont ils seraient exclus reviendrait à instaurer une rupture d’égalité devant les charges publiques.
Les prestations non contributives, en revanche, relèvent d’un mécanisme de solidarité financé par l’impôt. Leur attribution pourrait théoriquement être encadrée différemment. Toutefois, la jurisprudence impose des limites strictes.
Le principe constitutionnel d’égalité
Dès 1990, le Conseil constitutionnel a censuré une disposition réservant certaines aides aux seuls étrangers européens ou bénéficiaires d’accords de réciprocité. Il a estimé que l’exclusion d’étrangers résidant régulièrement en France, fondée uniquement sur leur nationalité, méconnaissait le principe d’égalité.
Ce principe trouve son ancrage dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi que dans le Préambule de la Constitution de 1946, qui garantit à « tout être humain » en situation de vulnérabilité le droit d’obtenir des moyens convenables d’existence. Aucune condition de nationalité n’y figure.
La solidarité nationale, telle qu’entendue par le Code de la Sécurité sociale, vise ainsi toute personne travaillant ou résidant en France de manière stable et régulière. Elle ne se confond pas avec une solidarité exclusivement réservée aux nationaux.
Le regard du droit européen
Au-delà du cadre constitutionnel français, le droit européen constitue un autre verrou. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a, à plusieurs reprises, sanctionné des États ayant instauré des discriminations fondées sur la nationalité dans l’accès aux prestations sociales.
En 1996, elle a jugé qu’un refus d’allocation chômage à un ressortissant turc résidant légalement en Autriche violait le principe de non-discrimination. En 2003, la France a été condamnée pour avoir refusé l’Allocation adulte handicapé à un ressortissant ivoirien au seul motif de sa nationalité. La Cour a rappelé qu’une différence de traitement doit reposer sur une justification objective et raisonnable, et non sur la seule nationalité.

L’Allemagne a également été condamnée en 2005 pour avoir distingué, dans l’accès aux allocations familiales, entre catégories d’étrangers selon leur titre de séjour. À chaque fois, l’absence de justification proportionnée a été sanctionnée.
Des effets économiques paradoxaux
Au-delà des obstacles juridiques, la proposition soulève une question économique inattendue. Les cotisations patronales finançant la branche famille sont versées pour l’ensemble des salariés, quelle que soit leur nationalité.
Si les travailleurs étrangers ne pouvaient bénéficier des prestations qu’ils contribuent à financer, certains employeurs pourraient considérer qu’ils paient inutilement, et demander des exonérations ciblées. Un tel mécanisme pourrait, paradoxalement, rendre le coût du travail étranger plus attractif — à rebours de l’intention affichée par les dirigeants du Rassemblement national.
Une promesse politique face au mur du droit
En remettant cette proposition au cœur du débat, Jordan Bardella réactive un marqueur identitaire fort de son parti. Mais l’histoire juridique française et européenne montre que la marge de manœuvre est étroite.










